Ce que disent les chiffres

Les pays riches émettent nettement plus de CO2 par personne que les pays pauvres. Ce n'est pas une question de nombre d'habitants.

On entend souvent l'argument inverse dans le débat public : que le vrai problème climatique serait le nombre d'habitants sur Terre. Cet argument déplace le regard vers la démographie des pays du Sud plutôt que vers les modes de vie des pays riches.

On a regardé les chiffres : population, PIB par habitant et émissions de CO2 par habitant, pays par pays (Our World in Data / Global Carbon Project, 2022). Le résultat est net : ce qui prédit l'empreinte carbone d'un pays, c'est son niveau de revenu — pas sa population.

164 pays, une seule variable qui compte

Chaque bulle est un pays. Sa position horizontale est son PIB par habitant, sa position verticale ses émissions de CO2 par habitant, et sa taille sa population. Si la démographie expliquait les émissions, les grosses bulles (Inde, Nigeria, Chine) seraient en haut du graphique. Elles ne le sont pas : la position d'un pays suit une diagonale nette, du revenu vers les émissions.

Nuage de points : émissions de CO2 par habitant vs PIB par habitant pour 164 pays en 2022, taille des bulles proportionnelle à la population, couleur par continent

Source : Our World in Data / Global Carbon Project — owid-co2-data.csv, 2022

Les chiffres, pays par pays

Le nuage de points précédent montre la relation sur l'ensemble des pays, mais les valeurs précises sont difficiles à lire sur une échelle logarithmique. Voici dix pays représentatifs, du plus pauvre au plus riche par habitant.

Graphique en barres : PIB par habitant et émissions de CO2 par habitant pour dix pays en 2022, triés par émissions croissantes

Source : Our World in Data / Global Carbon Project — owid-co2-data.csv, 2022

Constat : un Qatari émet 37,9 tonnes de CO2 par an, un Nigérien 0,13 tonne — 290 fois moins. Le Niger a pourtant 9 fois plus d'habitants que le Qatar.

Une nuance importante : par habitant vs au total

Ce graphique répond à une question précise : qui pollue le plus, par personne ? Ce n'est pas la même question que « quel pays émet le plus en tonnage total ? ». L'Inde, avec 1,4 milliard d'habitants, émet plus de CO2 en tonnage brut que la France (67 millions d'habitants) — même si chaque Indien émet, en moyenne, moins de la moitié de ce qu'émet chaque Français.

France vs Inde (2022) : 4,5 t/habitant contre 2,0 t/habitant (la France émet plus par personne), mais ~295 Mt contre ~2 831 Mt au total (l'Inde émet 21 fois plus de CO2 au total, du fait de sa population). Les deux lectures sont vraies et répondent à des questions différentes.

Le PIB par habitant est aussi une moyenne nationale : elle masque les inégalités internes. Un individu riche en Inde ou au Nigeria a souvent une empreinte carbone comparable à un riche européen ; un individu pauvre aux États-Unis émet beaucoup moins que la moyenne américaine.

Données récapitulatives

Pays PIB/habitant (PPA $, 2011) CO2/habitant (t)
Qatar131 99137,9
États-Unis57 07514,8
Chine18 9218,2
Allemagne46 4957,9
France40 3094,5
Brésil15 1562,3
Inde7 3502,0
Nigeria5 0840,6
Éthiopie2 1530,1
Niger9790,1

Méthodologie et limites

Méthodologie : filtrage sur l'année 2022 (la plus récente avec PIB, population et CO2/habitant disponibles simultanément), exclusion des agrégats régionaux (World, Europe, UE-27...). PIB par habitant = PIB (dollars internationaux constants 2011, Maddison Project) divisé par la population.

Limites : une seule année (corrélation, pas trajectoire ni causalité) ; le CO2 mesuré est territorial, pas l'empreinte de consommation (les pays qui délocalisent leur industrie lourde paraissent moins émetteurs qu'ils ne le sont en réalité) ; les moyennes nationales masquent les inégalités internes.

Zoom : quatre pays très pauvres, une empreinte quasi nulle

Le tableau ci-dessus montre que le Nigeria émet 0,6 tonne de CO2 par habitant, contre 4,5 pour la France. Ce n'est pas un cas isolé : on a regardé l'évolution de l'extrême pauvreté dans quatre grands pays d'Afrique subsaharienne — Nigeria, Kenya, Zambie, Mozambique — et aucun des quatre ne suit la même trajectoire.

Les données viennent de la World Bank Poverty and Inequality Platform, qui compile les enquêtes ménages nationales. Seuil retenu : extrême pauvreté internationale, 3 $ par jour, en dollars ajustés pour le pouvoir d'achat (PPA 2021).

Quatre graphiques, un par pays (Nigeria, Kenya, Zambie, Mozambique), montrant l'évolution de la part de la population sous le seuil d'extrême pauvreté de 1985 à 2022, échelle 0-100% partagée

Source : World Bank Poverty and Inequality Platform (PIP), via Our World in Data — consulté le 15 juillet 2026. Seuil : 3 $/jour, PPA 2021.

  • Mozambique : le plus touché des quatre sur toute la période — de 88 % en 1996 à 81 % en 2022.
  • Zambie : aucune amélioration depuis 1991, oscille entre 56 % et 72 %.
  • Kenya : parti du niveau le plus bas (32 % en 1992), en hausse depuis 2015, 45 % en 2022.
  • Nigeria : seule baisse nette et durable des quatre — de 61 % en 1996 à 34 % en 2018 — mais remontée à 42 % en 2022 (dernière enquête disponible).
À prendre avec prudence : le rebond du Nigeria ne repose que sur un seul point d'enquête (2022). Impossible de dire si la baisse engagée depuis les années 2000 s'est vraiment inversée, ou si c'est un accident de mesure — il faudra la prochaine enquête pour trancher.

Ce qui pèse sur ces trajectoires diffère d'un pays à l'autre : au Nigeria, la chute du naira (environ divisé par deux face au dollar en 2023) et la suppression des subventions au carburant ; au Kenya, une sécheresse régionale prolongée et la hausse des prix alimentaires ; en Zambie, la dépendance au cours mondial du cuivre et un défaut de dette souveraine en 2020 ; au Mozambique, la crise des « dettes cachées » (2016), une insurrection armée à Cabo Delgado, et des cyclones à répétition.

Limites : ce ne sont pas des séries annuelles continues, mais des points d'enquêtes ménages espacés de façon irrégulière. Aucune donnée avant 1985 (Nigeria), 1991 (Zambie), 1992 (Kenya) ou 1996 (Mozambique), ni après 2022 pour aucun des quatre pays.

Sources